mercredi 26 mars 2014

Hypérion, revue de New York consacrée à Luca

HYPERION

Vol. VII, No. 3 (fall 2013) Ghérasim Luca Centenary Issue 1913 – 1994
Jon Graham, Dialectics and Ghost Stories [0–5]
Krzysztof Fijalkowski, La poésie sans langue: Gherasim Luca, Visual Poet [6–44]
Allan Graubard, Reading Luca, Reading Me [45–51]
Petre Răileanu, L’Inventeur de l’amour [52–59]
Petre Răileanu, The Inventor of Love
Translation by John Simmons and Jocelyne Geneviève Barque

[60–67]
Valery Oisteanu, The Zen of Death and Immortality [68–76]
Valery Oisteanu, Ghérasim Luca: In Memoriam [77–78]
Andrei Codrescu & Allan Graubard, Epistolary Hypercube [79–85]

Mary Ann Caws, Something About This Thing: A Memoir Luca [86–90]
Julian & Laura Semilian
Smuggling, Surrealism, & Sympathetic Magic: On Translating Luca

[91–99]
John Galbraith Simmons, Circumstances of Invention [100–111]
John Taylor, Love According to Luca [112–120]
Will Alexander, Fulminate Inscription as Shadow [121–124]
Ghérasim Luca, Cubomanias, selected by Sasha Vlad [125–142]
Gherasim Luca & alia, Malombra Translated by Rainer J. Hanshe
[143–149]
Richard Waara, Metamorphosis of a Moorish Nude [150–158] 



Letters to the editors are welcome and should be e-mailed to: hyperion-future@contramundum.net
Hyperion is published three times a year
by Contra Mundum Press, Ltd.
P.O. Box 1326, New York, NY 10276, U.S.A.
W: http://contramundum.net
For advertising inquiries, e-mail Giovanni Piacenza: info@contramundum.net

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On peut lire le pdf à cette adresse:
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vendredi 14 mars 2014

Niort le 15 mars 2014 : atelier-rencontre

Atelier rencontre Ghérasim Luca

Le Chant de la Carpe

à La Librairie de NIORT


15 mars 2014 à 16h30

Atelier-Rencontre : Ghérasim Luca

A la rencontre d’une écriture :
Ghérasim Luca, l’un des plus grands poètes du XXe !
Proposition du Chant de la Carpe et Stéphane Keruel.
Comment rencontrer la poésie de Ghérasim Luca ?
Par la bouche et les oreilles !
Venez entendre dire et/ou vous amuser à dire vous-même (selon votre envie) les textes incroyablement vivants de Ghérasim Luca. Accompagné par Stéphane Keruel (Cie Le Chant de la Carpe), cette expérience vous entraînera dans une langue qui tangue, où les sonorités s’exaltent, où des secrets endormis dans les mots surgissent…
Entrée libre.
Renseignements : 06 45 50 43 14
La Librairie des Halles
1 Bis Rue de l’Hôtel de Ville, NIORT

Sources: http://www.lechantdelacarpe.fr/2014/02/28/atelier-rencontre-gherasim-luca/

Gherasim Luca, poète d’après Auschwitz

Gherasim Luca, poète d’après Auschwitz

Iulian Toma
Université McMaster
Canada
Plus d’une fois, la destinée poétique et biographique de Gherasim Luca[1] a été rapprochée de celle de Paul Celan : Roumains d’origine juive établis à Paris après la tourmente de la Seconde Guerre, des suicidés ayant confié leur corps à la Seine, les deux poètes et amis fondent le travail du langage qui est le leur sur des exercices systématiques de déstructuration des entités qui assurent la cohérence du discours. Mais ce rapprochement n’a jamais entraîné une investigation systématique pour identifier à travers les écrits de Luca des traces de l’héritage douloureux que partagent les deux poètes, à savoir la mémoire de l’Holocauste. Sont responsables de cette situation d’une part le caractère parcimonieux et évasif des références à la tragédie juive dans ses écrits, d’autre part le statut des textes qui en témoignent, pour la plupart des inédits.

L’esprit juif et la conscience du déracinement

Mon propos prend pour point de départ le moment de cette torsion significative qui survient dans la trajectoire individuelle du poète : après s’être confronté à l’antisémitisme dans un pays qui bascule en un clin d’œil d’un régime d’extrême droite au socialisme d’expression staliniste, Luca se voit contraint à un nouveau commencement, ailleurs. À Paris, plus de dix ans après Auschwitz, Gherasim Luca intègre à son discours des références à ce qu’on appellerait l’« esprit juif » et à la signification de l’Holocauste. Certes, on ne peut parler chez lui d’une prise de position systématique à l’égard de l’antisémitisme et des événements auxquels il a pu conduire; du reste, la dénonciation n’est pas son lot. Au contraire, tout porte à croire qu’il s’y rapporte d’une manière bien personnelle et intime, fondamentalement confinée dans la discrétion. 
Mon objectif est d’identifier et de rendre compte des traces disséminées à travers les écrits de Luca de la réflexion sur la signification de l’Holocauste. Les références que j’ai pu répertorier s’étendent sur une dizaine d’années, entre 1957 et 1966, et comptent des poèmes, des textes élaborés de manière plus conceptuelle; elles se réduisent parfois à une seule phrase ou même à un syntagme.
Le premier texte où l’interrogation du poète sur l’idée d’une unité spirituelle juive, en rapport avec les contingences historiques de la Roumanie de la première moitié du XXe  siècle, est l’ébauche d’une « anthologie des poètes juifs de langue roumaine », projet qui ne verra pourtant pas le jour. Il s’agit d’un document inédit de quelques pages conservé dans le fonds « Gherasim Luca » à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Une première idée qui y est avancée concerne la possibilité d’identifier un héritage commun chez tous les poètes d’origine juive, et ce, en raison de leur conscience du « déracinement ». C’est le « fil déchirant mais nullement déchiré » qui relie entre eux les poètes de sensibilité juive, que Luca se propose de rendre visible dans l’anthologie qu’il projette. Il y aurait donc une matrice spirituelle de la judéité modelée par la condition d’exilés des membres de cette communauté. Ce qui transparaît, poursuit Luca, dans les vers des poètes juifs, c’est « le pressentiment d’une existence éphémère entre deux mondes où toute place lui est refusée[2] ». Ces auteurs, parmi lesquels on retrouve Benjamin Fondane et Ilarie Voronca, exprimeraient dans leurs poèmes « l’angoisse suscitée par leur condition dans l’histoire[3]». C’est, on l’aura compris, le mythe du Juif errant qui s’actualise tacitement à travers ces énoncés.
Pour Luca, l’identité juive ne saurait se concevoir qu’en termes de non appartenance, d’impossibilité de scellement, face à quoi les récriminations de l’histoire ne cesseraient de se mobiliser. Ses textes conservent çà et là la trace de l’impulsion à désigner, à rendre perceptible cette cohérence mythique et historique dont il se réclame : « Je suis l’Étranjuif[4] », aime-t-il à dire. Au même titre que le magnétisme responsable du rapprochement des deux mots (étranger et juif) qui fusionnent dans cette configuration lexicale inédite, L’Étranjuif est un être prédestiné à cette condition. Inutile de rappeler ce que la Kabbale nous enseigne sur les jeux de permutation de lettres et leur pouvoir révélateur.

L’homme pensant est-il humaniste?

Il existe donc, selon Luca, chez les membres de sa communauté une mémoire mythique, latente, qui s’éveille brusquement au moment où les forces qui structurent la vie des sociétés s’endurcissent jusqu’à l’intolérance. D’« étranger ancestral », le déraciné devient alors « rejeté », et les manuscrits du poète donnent voix par moments à cette conscience ulcérée. Face aux résolutions absurdes que l’homme greffe parfois sur le cours de l’histoire, c’est la même protestation feutrée qui nourrit chez Luca une métaphore de la mort comme celle l’« Holocauste final[5] » – qui traduit dans la vision du poète la fatalité à laquelle nous livre la naissance – et s’énonce à travers le définition suivante : « L’homme : humaniste et nazi : l’humanazi[6] ». Nouvelle compression lexicale suggestive qui vient pointer la dérive d’une certaine forme d’humanisme – celle notamment qui place l’homme pensant au sommet des êtres –, à laquelle s’adresse aussi la critique d’un contemporain comme Claude Lévi-Strauss. De toute évidence, avec ce mot-valise le poète cherche ici à relever un paradoxe, à savoir que l’humanisme n’exclut pas le nazisme ou, en tout cas, ne saurait l’empêcher de se manifester.
Dans un autre fragment inédit, la référence aux camps d’extermination vient parasiter un fameux passage des Chants de Maldoror : « Vrai comme la rencontre fortuite du crucifié de Dachau 72 et du rescapé de Dachau 00011 sur la table d’émeraude[7] ». Ici, à l’appréciation esthétique (« beau comme ») se substitue un jugement de vérité (« vrai comme »), tandis que la « table d’émeraude » prend la place, par le jeu de l’homonymie, de la « table de dissection ». À nouveau, le plan de la vérité mythique et celui des contingences historiques s'imbriquent : l’évocation de la Table d’émeraude, ce texte emblématique de la littérature alchimique qui, selon la légende, transmet l’enseignement d’Hermès Trismégiste, vient inscrire l’Holocauste dans un enchaînement qui serait de l’ordre de la prédiction.
Un autre texte, le poème « Œdipe Sphinx » recueilli dans Paralipomènes (1976), réalise un nouveau chassé-croisé entre le plan de l’histoire avec ses paradoxes et celui du mythe. Ici, l’interrogation du Sphinx, ce redouté messager d’Héra,  se constitue en une énigme sans issue :
le rescapé d’Auschwitz
et le rescapé SS
s’interrogent
au tribunal de Francfort
Comment condamner au nom de la loi
le crime commis au nom de la loi
Comment pardonner au nom de la loi
le sang versé au nom du sang
La question
dépasse la réponse
 (Luca, 1976 : 26-7)
De la confrontation entre Œdipe et le Sphinx personne ne sort victorieux, victime et bourreau se confondent : ce sont tous les deux des rescapés; si bien que l’histoire, sans parvenir à cerner les événements qui la constituent, est à jamais répétable; et Luca d’ajouter à son poème cette note explicative qui laisse ouverte la liste des événements auxquels elle renvoie :
Hiroshima…
Budapest…
Congo…
(Luca, 1976 : 27)
De 1965 date un autre texte poétique, celui-ci inédit, où Luca évoque le nom de sa mère, nom qu’il investit de significations insaisissables à la seule lecture du texte. Il faut savoir que Luca renvoie par ce texte à un moment précis de sa biographie. En 1938 il quitte précipitamment Bucarest avec, pour destination, Paris où il vivra pendant deux ans. « J’ai dû quitter la Roumanie, s’explique-t-il, en 24 heures par crainte de représailles pour mes articles anti-hitlériens ». Effectivement, vers le milieu des années 30 il avait pris position dans quelques publications de gauche contre la montée des forces d’extrême droite. Mais cette année, 1938, est aussi celle de la disparition de sa mère, laquelle, aux yeux du poète, aurait anticipé prémonitoirement les mesures antisémites des autorités roumaines. Par sa mort, la mère aurait refusé intuitivement de subir l’oppression. Voici le poème, construit sur la reprise des phonèmes composant son nom (Sophia Preiss) :
DE SOI À SOIF
DE SOIF À SOIF
DE SOPHISME À SOPHISME
COMME SOPHIA PREISS
ON ÉCRIT SOPHISME ET L’ON CRIE
LE NOM SACRÉ DE LA MÈRE ANALPHABÈTE : SOPHIA PREISS
MON PRIX DE SAGESSE
L’IDÉE DE SS OÙ SE BRISE UN 8 COUCHÉ
QUI SE DRESSE SE BRISE FORCÉMENT EN SS
(cité d’après Carlat, 1998 : 259)
On le comprend : la mort aura été pour la mère le « prix de sagesse » à payer pour se dérober à une destinée inscrite dans les lettres de son nom. Quoique analphabète, Sophia Preiss a su y déchiffrer la menace du SS, de l’extermination, car son savoir relève de la divination. C’est ce que vient suggérer le « 8 COUCHÉ », symbole mathématique de l’infini, « QUI SE DRESSE » pour devenir la lettre correspondant dans l’alphabet allemand au double S. Redressé , le 8 « SE BRISE FORCÉMENT EN SS ».
La mémoire de l’Holocauste hante un autre poème inédit datant du début des années 60 et intitulé « Le palais de la connaissance ». Le poète y fait explicitement référence à l’Holocauste; il y est question d’un « camp d’extermination » et de la « déportation ». Il n’en reste pas moins que dans l’ensemble le texte demeure énigmatique, prenant l’aspect d’une fable allégorique. Les personnages se nomment Supérieur Inconnu (le père de la famille disparu dans un camp d’extermination), La Connaissance (son épouse) et Le Connaissable (l’amant de celle-ci, les deux étant les responsables présumés de la déportation du mari), Le Connu (le fils) et La Belle Inconnue (la fille, celle qui nous introduit dans le Palais de la Connaissance). De tous ces personnages, c’est Supérieur Inconnu qui semble se dérober à une détermination précise, nom à la fois mystérieux et fascinant, mais qui n’est pas forgé par Luca lui-même. Supérieur Inconnu est le titre d’une revue que le groupe surréaliste de Paris avait projeté de publier en 1947. Mais le syntagme existait bien avant, dans le système théosophique de Louis-Claude de Saint-Martin. Dans le courant ésotérique se réclamant de sa pensée, le Supérieur Inconnu désigne un degré d’initiation, d’élévation spirituelle. Chez les surréalistes le mythe du Supérieur Inconnu a trait à la révélation et à l’exploration de ce qui surpasse la pensée rationnelle.
Dans le poème de Luca, le Supérieur Inconnu semble avoir échoué dans sa confrontation avec La Connaissance et Le Connaissable, échec qui se traduit en termes d’annihilation physique. Aussi peut-on dire que le Palais de la Connaissance se fonde sur le meurtre : « L’odeur de la mort/règne dans ces lieux ». Mais la victoire de la raison en est-elle une? La pensée humaniste qui la prend pour socle n’aboutit-elle pas au crime, l’homme n’est-il pas au bout du compte un « humanazi »? Voilà le paradoxe que le poète entend encore une fois relever, et que la connaissance rationnelle ne parviendrait pas à gérer : « Le monde/où nous entraîne l’inconnue/est un monde de souvenirs/de suppositions/de contradictions/un monde obscur ».

Apatride, originaire d’Auschwitz

Dans la mesure, dira alors Luca, où l’histoire est incapable de rendre compte de ses propres événements, il s’impose d’effacer toute prémisse de nouvelle tourmente, à commencer par l’idée de nation. Une notation manuscrite sur la page de titre de ce poème joue sur l’homophonie pour aboutir à cet énoncé évocateur : « L’appas trie ». Toute revendication d’un lieu d’origine, d’une « patrie », semble dire ce syntagme, attire fallacieusement la tentation de se délimiter allant jusqu’à l’intolérance.
On peut citer dans ce sens une autre note significative consignée dans un carnet de 1965 : « Fondamentalement et même légalement je suis nécessairement apatride. Ni ma langue passée ni ma langue présente ne justifient à mes yeux (après Auschwitz) l’appartenance à un patrimoine national» (cité d’après Carlat, 1998 : 251). Ainsi, l’« étranger ancestral », voué au déracinement, à l’errance, assume sa destinée en tant qu’apatride, geste exemplaire et manière de pointer les dangers auxquels expose l’identification à une collectivité particulière repliée sur elle-même en tant que nation.
Revendication nationale, rationalisme, humanisme, voilà les thèmes de réflexion qui, dans la vision de Luca, seraient à réévaluer après Auschwitz. Dans ce sens, son propos est philosophique, et non pas historique, c’est-à-dire visant à témoigner. Mais en tant que poète, il sait que sa prise de position ne saurait s’accomplir dans la transparence d’un énoncé purement conceptuel. C’est pourquoi le détour par le mythe et la sollicitation du langage dans sa fonction poétique viennent systématiquement modeler son discours, affirmer son statut d’interrogation personnelle sur la signification de l’Holocauste.

[1] Membre du groupe surréaliste de Bucarest dans les années 40, Gherasim Luca remet en cause l’écriture automatique qui lui paraît favoriser l’émergence des complexes inhérents à la vie psychique inconsciente en lui substituant le modèle d’un flux verbal fondé sur l’association des signifiants. Régie par ce principe, la poésie de Luca à laquelle il prête en outre sa voix dans des récitals, bénéficie d’une visibilité croissante en France à partir des années 60 dans le contexte des diverses manifestations de la poésie appelée « sonore » ou de la « poésie-performance ». Sans être cependant réductible à aucun mouvement artistique, le travail poétique de Luca est tenu, surtout après sa disparition en 1994, parmi les plus originaux de la littérature de langue française du XXe siècle.
[2] Correspondance au sujet d’une anthologie des poètes juifs de langue roumaine, document inédit conservé à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (GHL ms54).
[3] Idem.
[4] Cahier de 1962. Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.
[5] Document inédit consultable à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (GHL ms123).
[6] Ibid. (GHL ms155).
[7] Ibid. (GHL ms127).

Bibliographie

Carlat, Dominique (1998).  Gherasim Luca l’intempestif, Paris : José Corti.
Fonds Ghérasim Luca, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris.
Luca, Ghérasim (1976).  Paralipomènes.  Paris : Le Soleil Noir.
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Références de cet article:
Synergies Canada, No 3 (2011) Identités européennes URL : http://synergies.lib.uoguelph.ca/article/view/1384
On peut lire en complément un autre article dans le même numéro : 

"Le groupe surréaliste de Bucarest entre Paris et Bruxelles, 1945-1947 : une page d’histoire" de Monique Yaari, Pennsylvania State University, États-Unis

Atelier littéraire Gherasim Luca à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet le 28 novembre 2013

Atelier littéraire Gherasim Luca à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet s'est tenu le 28 novembre 2013 avec les interventions de Dominique Carlat et de Sibylle Orlandi, enseignants à l’université de Lyon, et la participation de Thierry  à la Bibliothèque Doucet.

Dominique Carlat

Dans son essai critique Tristan le dépossédé, (Gallimard, 1972) Henri Thomas citait une prose de Tristan Corbière jadis publiée dans Épitaphe :
Sauf les amoureux commençants ou finis qui veulent commencer par la fin il y a tant de choses qui finissent par le commencement que le commencement commence à finir par être la fin la fin en sera que les amoureux et autres finiront par commencer à recommencer par ce commencement qui aura fini par n’être que la fin retournée ce qui commencera par être égal à l’éternité qui n’a ni fin ni commencement et finira par être aussi finalement égal à la rotation de la terre où l’on aura fini par ne distinguer plus où commence la fin d’où finit le commencement ce qui est toute fin de tout commencement égal à tout commencement de toute fin ce qui est le commencement final de l’infini défini par l’indéfini –Egale une épitaphe égale une préface et réciproquement.
Henri Thomas commentait cette prose pleine d’agile facétie en ces mots : “Il n’est pas indifférent que Corbière donne ce texte pour une citation de la Sagesse des nations. Du tête-à-tête avec soi-même, de la personne qui s’y délite en ses propres contradictions, que reste-t-il dans cette prose fuyante comme le ruban de Moebius ? Tout et rien. Rien de l’auteur, de son insoluble subjectivité, mais cela même que le perpétuel déchirement du vécu empêchait d’apparaître, le principe et la loi de son égarement. Le conflit du vivant avec soi-même insaisissable se perd comme cas particulier dans le mouvement de toutes choses, rencontre, à l’instant présent, d’un commencement et d’une fin qui passent éternellement de l’un à l’autre, dans une éternelle rotation qui est aussi bien immobilité : pensée tournoyante, sans origine ni fin, où nous entraîne la prose” (Henri Thomas, op. cit., pages 85-86).
Il me plaît de savoir que la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, à travers le soin qu’elle prend à enrichir les archives du fonds Gherasim Luca déposé par Micheline Catti, poursuive le fil de cette antitradition que Paul Verlaine explora jadis dans sesPoètes maudits. Nul doute en effet que les textes réunis, grâce au soutien permanent des éditions José Corti, dans les recueils Héros LimiteLa Proie s’ombreQuart d’heure de culture métaphysique, ou Paralipomènes ne retrouvent cet usage facétieux d’un langage vertigineux au service d’une pensée en perpétuelle inquiétude : il s’agit pour Gherasim Luca comme pour Corbière de faire entendre la mal-diction qui sommeille au coeur de la langue et se réveille avec la soudaineté d’un diable en boîte. Poésie, pensée et humour célèbrent des noces vertigineuses. Les Sept Slogans ontophoniquestémoignent d’une analogue intuition. La passion qu’en tant que lecteur je nourris pour l’oeuvre de Gherasim Luca tient à cette expérience renouvelée d’une “sensibilité qui se confond avec l’intelligence, comme chez Mallarmé mais autrement, pour former une troisième faculté de l’âme, rebelle aux définitions” (Fernando Pessoa, “Luis de Montalvor” 13 juin 1927, in Le Banquier anarchiste, 10/18, 1998, page 248). La logique, exaspérée jusqu’au comique, se fait chorégraphie poétique. Le poème manifeste alorsphysiquement, dans l’enroulement des mots sur eux-mêmes qui gouverne le rythme, un incoercible désir métaphysique qui habite toujours à son insu le langage.
Les archives de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet offrent au chercheur la chance d’ausculter la naissance de ce rythme, de suivre l’élaboration patiente et méticuleuse des manuscrits de Gherasim Luca. S’y décèle l’exercice d’une attention aigüe à l’instabilité du sens, à la réversibilité permanente des catégories. Une telle expérience, rare et jouissive, exige d’être partagée. L’acquisition et la publication de la correspondance avec Tilo Wenner, grâce au soutien de Doucet littérature, permettront très bientôt à chacun de mesurer l’exigence humaine qui a nourri cette entreprise poétique. J’espère être parvenu, au cours de la soirée consacrée à la présentation de ce fonds, à exprimer avec sincérité ma gratitude.

Sibylle Orlandi

Ce que donnent à voir les manuscrits de Gherasim Luca, c’est avant tout le mouvement d’apparition et de déploiement d’une pensée incarnée. Au centre de la démarche créatrice, le corps, ou plutôt du corps : corps lisant, corps écrivant, corps du texte (au sens typographique, le corps est la taille d’un caractère), corps du livre envisagé dans toute sa dimension matérielle. « Entrée libre », peut-on lire à l’orée du recueil Sept slogans ontophoniques : le volume s’offre comme un espace à arpenter, à explorer, comme un lieu de rencontre et de surgissement. Les livres-objets témoignent de cette attention portée au dispositif plastique, sonore, visuel qui font de l’expérience de réception plus qu’une simple lecture. Pensons, parmi bien d’autres réalisations, auChant de la carpe (1973, Le Soleil Noir), à Paralipomènes (1976, Le Soleil Noir), ou encore au Théâtre de bouche (1984, Criapl’e), qui se tiennent à l’articulation entre le visible, le lisible et l’audible [1]. Parce qu’elles interdisent un parcours linéaire, ces œuvres nous invitent à déplacer nos habitudes. Elles nous rappellent aussi que la poésie est une pratique qui investit tous les domaines – la voix, l’écriture, l’image – non sans interroger les zones de porosité, de tremblement (on peut citer le « carnet de dessins en langage visuel écrit et dessiné en deux exemplaires » [2]). Les multiples collaborations auxquelles prit part Gherasim Luca sont à envisager comme autant de rencontres, dont les lettres et les documents du fonds Doucet conservent la trace. Hans Arp, Victor Brauner, Max Ernst, Matta, Dorothea Tanning, Jacques Hérold, Augustin Fernandez, Enrique Zanartu, Gisèle-Celan Lestrange, Piotr Kowalski, Joël Hubaut, Pol Bury, Philippe Collage, Michel Hertz, Wifredo Lam comptent parmi ceux qui s’engagèrent avec Gherasim Luca dans la réalisation d’œuvres à quatre mains. On ne saurait oublier enfin sa compagne Micheline Catti, avec qui il inventa la très belle signature « Gherasimicheline Lucatti ».
Il importe aujourd’hui de donner sa pleine mesure à la dimension plastique, physique, d’une œuvre qui ne cessa d’interroger sa propre condition de possibilité. Le mot, l’image, chez Gherasim Luca, sont intimement liés à leur support. Contre l’illusion d’un langage transparent et autonome, contre le fantasme d’un « moyen de communication » purement fonctionnel, le poète et artiste travaille à réinscrire le signe dans son lieu d’apparition. La page blanche du livre, le fond noir de la cubomanie, le corps du poète lisant imposent leur présence matérielle. En somme, la métaphysique ne saurait se dépêtrer de la physique, comme le rappelle avec humour le « Quart d’heure de culture métaphysique » :
Angoisses écartées
la vie au-dessus de la tête
Fléchir le vide en avant
en faisant une torsion à gauche
pour amener les frissons vers la mort
Revenir à la position de départ
Conserver les angoisses tendues
et rapprocher le plus possible
la vie de la mort [3]
Ce texte, qui s’approprie et déplace le discours de l’entraîneur sportif, apprivoise malicieusement l’angoisse et la mort en les incorporant. Humour et détournement sont d’ailleurs constitutifs d’une démarche qui travaille à la déstabilisation et à la mise en branle perpétuelle du sens. Déjouer toute cristallisation, toute crispation de la pensée dans une forme définitive : tel semble être l’enjeu des diverses créations poétiques et plastiques de Gherasim Luca.
"Autoportrait d'après Albrecht Dürer" (BLJD)
"Autoportrait d’après Albrecht Dürer" (BLJD)
De cette entreprise de reconfiguration participent les cubomanies, collages qui revisitent des peintures et des photographies à partir d’une double opération de découpage et de réagencement. L’image originale est reproduite, fragmentée et recomposée sur une plaquette d’isorel ou un panneau de bois peint. La spécificité du geste cubomaniaque réside dans la taille et la forme des fragments, tous identiques (il s’agit de carrés obtenus par un minutieux massicotage). Avec cette pratique qui l’accompagne plusieurs décennies durant, Gherasim Luca s’attache (et s’attaque) aux chefs-d’œuvre de la peinture occidentale, depuis la Renaissance jusqu’au XXe siècle. Toute proche du jeu, et pourtant non dénuée de violence, la cubomanie ouvre l’image pour la rendre méconnaissable, et paradoxalement pour mieux la donner à voir. Dans l’autoportrait d’après Albrecht Dürer, un certain envoûtement géométrique naît de la duplication et de la rotation d’un fragment de chevelure. Mais le surgissement d’un œil rompt l’effet de symétrie et laisse émerger un trouble – curieuse impression pour le spectateur que celle d’être observé par une image d’image.

Notes

[1Le Chant de la carpe comporte un livre à couverture illustrée, une sculpture de Piotr Kowalski et l’enregistrement sur disque translucide de « Quart d’heure de culture métaphysique » dit par Gherasim Luca. Paralipomènes est un recueil orné de dessins au point de Gherasim Luca. Le volume est protégé par un étui de toile portant sur le plat supérieur une cubomanie du poète photographiée par Gilles Ehrmann. Théâtre de bouche se présente sous la forme d’un coffret au papier marbré contenant un petit paravent illustré par Micheline Catti, une cassette audio et un livre (recueillant des saynètes composées par Gherasim Luca et des dessins de Micheline Catti).
[2] GHL ms 199.
[3] Gherasim Luca, Le Chant de la carpe, Paris, José Corti, 1986 [1973], p.10.
Réf: http://www.doucet-litterature.org/spip.php?article86