dimanche 14 février 2010

Avec Ghérasim Luca, pour une érotisation généralisée du langage


Philippe Païni

En Roumanie, Ghérasim Luca est rapidement soupçonné par le parti communiste roumain nouvellement arrivé au pouvoir, et qu’il avait lui-même rejoint avant la révolution. Il avait appelé à une érotisation généralisée du prolétariat.
Toute sa vie, toute son œuvre, il travaille à, est travaillé par, l’érotisation généralisée du langage. C’est, dans le langage, avec le poème-Luca, la révolution-Luca.

gREVE GENERALe

La révolution-Luca n’est pas un moment historique situé. Ce n’est pas une suite d’événements d’idéologie appliquée. Il ne s’agit pas d’en faire l’histoire : c’est-à-dire la mettre au passé. Il s’agit d’en chercher l’historicité : c’est-à-dire écouter, de cette œuvre, les spécificités radicales qui en font une œuvre-vie, l’invention d’un corps-langage, d’une pensée-poème jamais assignable à ce qu’on sait déjà (croit savoir) de la pensée, ni à ce qu’on sait déjà (croit savoir) de la poésie. Il s’agit donc d’en rechercher le présent. Ce qui, pour toujours, fait le présent de cette œuvre.
Il n’y a de poème que si l’on ne sait pas, par avance, ce que le poème nous fait, fait de nous, sujet de l’écriture ou sujet de la lecture, ce qu’il nous fait devenir. Il n’y a de poème que s’il y a une invention d’inconnu. Alors on peut commencer, parce que ça commence partout dans l’œuvre-vie Luca, par une :

gREVE

GENERALe

sans fin

ni commencement

Où « g » et « e » font la « grève » à partir du « rêve » et font le féminin à partir du masculin, le « rêve » dans la « grève » et le masculin dans le féminin. Où « g » et « e » sont aussi le début et la fin d’une « grève générale » « sans fin / ni commencement ». Ainsi ces deux lettres minuscules font un appareillage prothétique qui s’ajoute au « RÊVE GENERAL » majuscule pour faire la « gREVE GENERALe ». Cet appareillage prothétique fait, en s’ajoutant au début et la fin, le « sans fin / ni commencement » du « RÊVE », le débordement vers le « GENERAL ». L’inversion logique qui fait dire « sans fin » avant « ni commencement » est elle-même l’expression de l’infinition mutuelle du « rêve » et de la « grève ». Le prothétique qui invente le « sans fin / ni commencement » s’oppose alors radicalement – c’est ce qui fait du « rêve » un acte révolutionnaire –, au synthétique, à la visée synthétique qui terminerait, résoudrait, c’est-à-dire figerait l’opposition la pensée/le langage/la vie. La synthèse est une clôture qui borde le débordement. La prothèse est contre-dialectique, en ce sens qu’elle est le débordement « sans fin / ni commencement » du rêve par la « grève ». Cette contre-dialectique fait une « contre-créature » opposée à la créature que résout la synthèse dialectique. Cette « contre-créature » apparaît sur la scène du Théâtre de bouche, « dans la grande salle du congrès international d’ontologie » après« axiome : l’homme » et « Qui suis-je ? » :

Nous clamons et contre-clamons

pour la création d’une prothèse

de grande proportion

à contre-poser contre vos thèses

sur la procréation

(TB, 22)

C’est le « troisième congressiste » qui fait cette proposition, ou plutôt cette contre-position. Auparavant, avant de « clamer » et « contre-clamer », il a posé, en « brûlant les étapes » nous dit la didascalie :

Nous proclamons la fusion

du verbe et de la vision

L’enfantement maïeutique de la pensée (sa « procréation ») est largement dépassé par la création de la « contre-créature » prothétique. Le « sans fin / ni commencement » de la « grève » et du « rêve » met cul par-dessus tête ce que l’on sait des rapports entre rêve et création. Alors la « gREVE » n’est plus l’absence ou le refus de créer mais la contre-création au travail. Si bien que le langage, la représentation du langage qui fait l’écrire-Luca est un renversement révolutionnaire de la pro-création à la contre-création. Ce que dit encore, et ce que fait, la « gREVE GENERALe » en mettant le « rêve » dans la « grève », c’est-à-dire en faisant une contre-étymologie de la REVolution. C’est une prophétie : qui met les racines de ce qu’on dit dans l’avenir, et non dans l’étymologie présentée comme la vérité des mots. La « fusion / du verbe et de la vision » n’est pas une régression étymologique qui mettrait la vérité au passé, à l’origine (c’est la définition du sacré) et tout discours réel dans toujours plus d’écart par rapport à cette vérité originelle. Cette « fusion » se fait en « brûlant les étapes » parce qu’elle met le « rêve » dans un rapport au réel plus vrai que le rapport supposé de la vérité. La « fusion » est un à venir ; elle fait, avec la « brûlure » des étapes, la version Ghérasim Luca de l’alchimie du verbe. C’est le fonctionnement des Paralipomènes, opposés aux prolégomènes : ce qu’on a laissé de côté prend la place centrale, contre ce qu’on a dit avant.
La contre-création par le langage est, dans toute l’œuvre-vie de Ghérasim Luca, l’invention d’un langage contre-maternel, contre la langue maternelle : contre l’idéologie oedipienne qui fait de toute parole un rapport oedipien à la langue maternelle. C’est pourquoi, à la page qui suit la « gREVE GENERALe » on lit, sur trois pages : «
LA POESIE / / SANS LANGUE ».
Ici, une référence à Henri Meschonnic pour qui ce ne sont pas les langues qui sont maternelles, mais les œuvres. Ce sont les œuvres qui nous font.

Pour une contre-création

Dans « La contre-créature » du Théâtre de bouche il s’agit bien d’œuvrer « pour la création » d’une « contre-créature ». Les contre de Ghérasim Luca sont pleins de pour. Il faut les entendre. Car l’œuvre comme contre-création est créatrice d’une « contre-créature » : le corps-langage du sujet du poème, contre-créature de l’auteur : Ghérasim Luca contre-créature de Monsieur Zola Locker (ou Salman Locker, car dès l’Etat Civil il y a une confusion sur le nom de naissance). Le sujet du poème : la contre-créature créée par le poème contre celui que Mallarmé appelait « Le monsieur qui écrit ». Il est, pour se devenir, plus important de se perdre, et plus sûr, que de se trouver – c’est-à-dire s’arrêter. Et c’est Luca lui-même qui le dit quand, parlant de son adolescence, il déclare s’être dès lors choisi « un nom et un égarement ». Le « nom » et l’ « égarement », ensemble, tournent toute l’œuvre vers l’inconnu, met dans son présent le maximum d’avenir. C’est pourquoi la langue ne date pas d’avant la poésie. Ou bien, il n’y a plus de poésie – et plus tellement la langue non plus, mais son cadavre. Quand on met la poésie dans la langue, la poésie et la langue, ensemble, finissent à l’Université – dans chacune son bocal. C’est l’habitude. C’est l’ordre des choses, tel qu’il dure sans le poème. Sans l’invention toujours spécifique d’un sujet toujours spécifique par son poème spécifique et sans l’écoute toujours spécifique des spécificités. La révolution-Luca, érotisation généralisée du langage, et par le langage, est une contre-création contre la muséification de la création poétique. La « contre-créature » qu’il crée en créant son poème ne tient pas dans un bocal.
Il y a tout un tas de façons d’étiqueter des bocaux, de les ranger, de les préparer à la poussière et à l’oubli. Mais ce qu’on y retiendra n’est pas le poème. La Poésie, avec sa grosse majuscule, oui, mais pas le poème. Il ne tient pas dans un bocal. Si c’est un poème, il déborde fatalement, de partout. C’est un critère pour reconnaître les contrefaçons : relisez un poème, si c’est le
même poème, si vous en faites lamême lecture, si ce poème peut être lu deux fois de la même oreille, alors il y a des chances pour que ce soit de la Poésie, et pas du poème. Le poème n’est pas le même.
Il serait vain de chercher à faire entrer l’œuvre-Luca dans quelque bocal que ce soit. On ne peut pas le lire avec les définitions de la Poésie. Le lire, comme l’écrire, transforme radicalement les définitions. C’est ainsi qu’on peut définir un poème : un poème transforme de manière imprédictible les définitions de la Poésie. Sinon, on a de l’histoire littéraire, de l’histoire de la Poésie, ce qui a son intérêt, mais on manque à coup sûr l’historicité du poème.
L’historicité-Luca, le radicalement Luca de cette œuvre n’est pas assignable à ce que je sais avant de la lire.
C’est pourquoi, si je parle d’ « érotisation généralisée » du langage et par le langage, je ne parle pas du tout de littérature érotique. Je ne parle pas du genre érotique. Je ne cherche pas chez Luca le thème de l’érotisme. Il est, évidemment, ici ou là. Mais cet
ici ou là manque à coup sûr le « généralisée » de « l’érotisation généralisée ». Je parle d’un fonctionnement, d’un faire. Pas d’un thème.
Comme le genre « Poésie », le genre « érotique » n’a pas grand-chose à nous apprendre sur l’œuvre-Luca. Le genre érotique est un
mauvais-genre : c'est-à-dire qu’il est situé par, et se situe par rapport, à une échelle de valeurs préétablie, commune, communément reconnue, c’est-à-dire bourgeoise. Les genres sont définis par un ensemble de recettes et la recette (j’entends : la recette, comme on dit, de cuisine) est le summum, le parangon de la littérature bourgeoise. On est encore aujourd’hui en plein dedans : ouvrez un livre au hasard en librairie. De la même manière, le réalisme communiste ne pouvait bien évidement pas s’accommoder de l’appel à « l’érotisation généralisée du prolétariat », parce que, sans le savoir sans doute, le réalisme tenait sa propre définition, par le négatif, d’une représentation bourgeoise, dominante, du réel. C’est encore aujourd’hui ce qui arrive quand André Velter, au lieu de parler d’érotisation du langage, s’en tient à entendre une « érotisation de la langue » qui est une « inversion perverse » des « mots usuels » (Velter, 11). Dans le vocabulaire moraliste d’une époque qui dure, Velter, par l’« inversion perverse » des « mots usuels » fétichise les signes, c’est-à-dire, déshistoricise le poème et substitue à son historicité radicale un réalisme du langage qui est une représentation datée et du langage, et de l’écriture et de la pensée et des liens qui rendent le langage, l’écriture, la pensée, mais aussi l’éthique et le politique, la vie inséparables. Quand Velter déclare encore qu’à lire Luca on a « la sensation immédiate d’être en présence d’un poème-caresse, d’un poème-luxure, d’un poème-amour fou » (Velter, 31), il ne dit pas grand-chose du poème, mais il parle beaucoup de sa façon de le lire, on s’y arrête seulement parce qu’elle est commune, elle relève du réalisme commun. Placer au centre, entre la « caresse » et l’« amour fou », un percept et un affect, deux concrets l’un par l’autre qui, ensemble, font un tout continu entre le corps et le mental – et donc « vers le non-mental » – placer au centre la « luxure », c’est montrer qu’au centre de la lecture demeure toujours la morale, son échelle de valeurs qui date de bien avant le poème et bien avant sa lecture. Et même s’il s’agit de suggérer ce que le poème a d’immoral, c’est effacer le « théâtre de bouche » qui se joue ici en y surimposant le vaudeville de la langue. Alors, ce que Velter prend pour une « sensation immédiate » n’est en fait qu’une vieille habitude bourgeoise. Et il y a entre le poème Luca et ce qu’en dit André Velter la même distance qu’entre une « sensation » et une « habitude » ; entre « immédiat » et « bourgeois ». Et le négatif bourgeois s’inscrit tellement bien sur le poème qu’on ne voit plus que lui. A contre-poème, à contre-Luca.
Luca répond, et la morale dualiste des « mots usuels » et de la « luxure » est barrée d’un trait : « je m’oralise » – « m » apostrophe « oralise » : qui apostrophe tous les censeurs qui s’ignorent. Et c’est Velter qui cite cette « Introduction à un récital », mais il semble qu’il la cite sans l’avoir lue, sans avoir entendu l’apostrophe.
L’érotisation généralisée du langage ne peut avoir de code. S’il y a un code (le code-Poésie, ou le code-littérature-érotique, ou le code de bienséance ou le code conformiste de l’anticonformisme) il y a le confort du code. Mais il n’y a plus que lui. Il n’y a plus l’érotisation : qui n’est pas une posture, mais une activité. L’invention d’une liberté nouvelle. Ceci, c’est un travail pour un héros, un « héros-limite ». Je veux parler de
L’inventeur de l’amour.
« L’inventeur de l’amour » porte et est porté par son « suicide virtuel », il « [s’]accroche à [son] propre déséquilibre » (IA, 7 et sqq). Le sujet du poème, le sujet qu’invente le poème qu’il écrit, suicidé « virtuel » du « monsieur qui écrit », mais réelle contre-créature du poème, est fait de ses premières fois :

Mes mouvements

n’ont pas la grâce axiomatique

du poisson dans l’eau

du vautour et du tigre

ils paraissent désordonnés

comme tout ce qu’on voit

pour la première fois (IA, 9)

Et parce qu’il est fait de ses premières fois, il est du côté de l’infini, contre le fini, le déjà fait. Les dimensions, les éléments, les sexes se multiplient et défont le réalisme taxinomique qui, en prenant ses représentations pour des savoirs informent la vie :

En inventant le cinquième élément

le sixième

je suis obligé de réviser mes tics

mes habitudes, mes certitudes (IA, 10)

Alors le corps devient lui-même, non plus seulement la « contre-créature » prothétique, mais un foisonnement illimité :

Je salue mon double, mon triple

Je me regarde dans le miroir

et je vois un visage couvert d’yeux

de bouches, d’oreilles, de chiffres (IA, 10)

Avec le réalisme taxinomique disparaissent aussi les règles communes de la plasticité. Alors :

Tout doit être réinventé

il n’y a plus rien au monde (IA, 11)

La survivance des formes plastiques est en fait une mort infinie car elles sont des formes du connu, comme les « amours toutes faites », elles interdisent le présent de l’inconnu :

je me meus parmi ces figures toutes faites

connues à l’infini

hommes et femmes

chiens, écoles et montagnes (IA, 13)


Parmi toutes les « figures toutes faites », il en est une, majeure, qui informent toutes les autres :

Depuis quelques milliers d’années

on propage

comme une épidémie obscurantiste

l’homme axiomatique : Œdipe

l’homme du complexe de castration

et du traumatisme natal

sur lequel s’appuient les amours

les professions

les cravates et les sacs à main

le progrès, les arts

les églises (IA, 13 et sq)


A la plasticité axiomatique d’Œdipe répond un anti-Œdipe comme sujet désaxomatisé : non déterminé par sa naissance, sa biologie, les axiomes de la psychologie, les axiomes sociaux, qui tous datent d’avant lui et perdurent dans les formes de vie du déjà connu, déjà nomenclaturé. C’est la forme mémorisée du bocal.
Le sujet oedipien préexiste de tous ses axiomes au sujet du poème. Le sujet du poème, « inventeur de l’amour », est uniquement par ce que devenir dans le poème le fait être. L’œuvre est maternelle parce que nous n’arrêtons pas de devenir ce qu’écrire fait de nous. Ce qui nous arrive par écrire-vivre-poème et qui est une seule activité de désaxiomatisation. Contre la représentation oedipienne du langage par l’axiome de la langue maternelle/matricielle.
Cette désaxiomatisation est une éthique, porteuse elle-même d’une forme non axiomatique d’amour :

Si la femme que nous aimons

ne s’invente pas sous nos yeux

[…]

la vie me semble une fixation arbitraire

à un moment de notre enfance

ou de l’enfance de l’humanité (IA, 17)

L’homme axiomatique a des protocoles qu’il suit et qui, en retour, lui donne forme, c’est la plasticité de l’Œdipe qui se répète et interdit tout présent :

Humer la chevelure de l’aimée

avec l’idée subconsciente et dégradante

de l’embrasser ensuite sur la bouche

de passer des préliminaires à la possession

de la possession à l’état de détente

et de celui-ci à une nouvelle excitation

résume toute la technique limitative

de ce cliché congénital

qu’est l’existence de l’homme (IA, 19)

L’iconographie érotique de la répétition, la plasticité fétichiste des protocoles font de l’amour « une opération digestive / de propagation de l’espèce » (IA, 19). De « humer » à « l’aimée », la paronomase fait du percept « humer » et de l’affect « aimée » un seul mouvement de connaissance. Le percept et l’affect sont co-naissant et font ensemble, de l’objet partiel – comme dirait la psychanalyse – « la chevelure » un débordement et la naissance, la co-naissance des sujets. La « chevelure » n’est plus fétiche, car le fétiche est l’objet de la répétition mémorielle par lequel il n’y a pas de première fois, mais à chaque fois une recherche déçue de l’origine. La co-naissance des sujets par co-naissance des percepts et des affects est une révolution éthique, qui fait à chaque fois une première fois et une fois pour toutes, un infini définitif qui s’ouvre à chaque fois de manière radicale et qui tourne radicalement la connaissance non vers le connu mais vers l’inconnu :

Je hume la chevelure de l’aimée

et tout se réinvente (IA, 18)

Les concepts préexistants à la connaissance des percepts et affects ne peuvent penser l’inconnu. Ils réduisent au connu l’inconnu qui nous arrive. Pour penser le poème comme l’amour, comme la vie, comme l’éthique, comme le politique. A cela s’oppose une connaissance généralisée, qui n’est pas un savoir, mais une activité dans le langage, une activité du langage, une écoute de l’éroticité de chaque acte de langage. Oui, une connaissance généralisée toujours nouvelle, toujours première. C’est pourquoi aucun axiome, littéraire, psychologique, social, ne peut tenir le poème. « L’inventeur de l’amour » ajoute, et ce n’est pas un axiome, mais un désaxiome, qui marque toute la différence entre savoir et faire connaissance :

seule une pensée déjà pensée

se contente d’une étiquette

d’une statistique (IA, 22)

le contre-bégaiement

Alors, il est étrange qu’on ait tant parlé du bégaiement dans l’écriture de Ghérasim Luca. Car c’est précisément une des rares écritures qui ne bégaie pas. Il dit : « Aucun acte ne peut dire son dernier mot ». J’ajoute : aucun mot ne répète son nom. Le bégaiement de Luca n’est pas un bégaiement, mais un contre-bégaiement, contre le bégaiement généralisé de la langue, contre le bégaiement généralisé de l’humanité prise dans ses axiomes, ventriloquée par ce qu’elle sait déjà (croit savoir) d’elle-même, du langage et qui n’est que la répétition, la reproduction, en elle, des pensées déjà pensées. L’espèce comme machine à refaire de l’espèce, la langue comme machine à se répéter.
Mais de même qu’Henri Michaux disait qu’ « il n’y a pas de cas Lautréamont », qu’ « il y a un cas monsieur tout-le-monde mais pas de cas Lautréamont », il n’y a pas de cas Luca. Renvoyer Luca à un cas, en faire un bègue, entendre un bégaiement où il y a son poème, c’est simplement le renvoyer dans les marges de la normalité, ce qui a l’avantage de prouver, par le négatif, l’existence concrète et objective de la norme. C’est, par le maintien de la norme, un acte de maintien de l’ordre. C’est un acte contre-révolutionnaire. C’est essentialiser une représentation historique du langage et de l’humanité. Une idéologie s’impose en se déshistoricisant, en se faisant passer pour la nature anhistorique des choses, alors qu’une représentation est toujours historique. Le déviant, le contre-nature, est pratique pour s’ériger en nature-des-choses ; c’est grâce à l’existence de
l’autre que le même se définit comme norme. Les bonnes intentions n’y changent rien. Car c’est aussi, du coup, une censure de l’éthique proposée dans le langage-Luca, par l’érotisation généralisée du et par le langage. C’est une façon de déterminer strictement le champ d’action, un tout petit jardin dans le grand lotissement oedipien de l’humanité, de la Poésie. Au musée les poètes ! dehors, c’est-à-dire à peu près partout, les gens sérieux, ceux qui bégaient papa-maman sans le savoir parce qu’ils le font dans chaque parole, les gens sérieux veillent aux affaires sérieuses. Les poètes ont leur saison, ça suffit : pour mémoire, je rappelle que le « printemps des poètes » dure deux semaines chaque année. Dualiser le rapport de Luca à une norme est déjà du côté de la norme. C’est pourquoi j’ai déjà précisé, et je le répète, que dans tous les « contre » de Luca, il y a des « pour » à entendre, et ces « pour » sont porteurs d’infini. Les « contre » situent, ils n’enferment pas, ne définissent pas, ne finissent pas. Ce sont des points de départ.

C’est pourquoi Luca nous demande, dans « Passionnément » : « ne dominez pas / vos passes passions ». C’est-à-dire qu’il est dommage de dominer, opposer, dans une visée rationaliste (selon la raison des axiomes), percepts/affects/concepts. Visée où le concept est la synthèse rationnelle, la mise à distance, du percept et de l’affect, et outil de leur domination contre-révolutionnaire, par leur séparation. Ainsi, en dominant, par le concept, le percept et l’affect, la représentation rationnelle, axiomatique, domine aussi le concept. Le contre-bégaiement de Luca est un contre-feu allumé contre les feux froids du langage comme nomination/domination de l’expérience concrète du faire connaissance. Le travail de la passion dans le langage est un pour plein d’avenir. Contre l’idéologie courante, (elle court parce qu’elle se répète, parce qu’elle bégaie en nous depuis Platon) du langage comme nomination, désignation (le langage comme, seulement, outil pour montrer ce qu’il n’est pas) qui est un réalisme qui s’ignore, le contre-bégaiement-Luca fait de chaque mot une conjugaison. La conjugaison des mots entre eux, le sens comme conjugaison de tout le langage, l’inconnu, le possible infini, dans chaque mot ; un rapport toujours spécifique, passionnel, qui nous invente quand nous l’inventons, contre le lotissement de l’infini-langage que nous sommes par les lieux communs de la non-pensée du langage. C’est l’activité dont « Prendre corps » dans La fin du monde est un exemple frappant. « Prendre corps », le titre du poème nomme, par un verbe, l’activité du langage en général, dès lors qu’il prend naissance dans un acte de langage singulier. La fin du monde, car c’est celle du monde tel qu’Œdipe nous le fait réciter par cœur. Et c’est un poème du commencement.

conjugaison de l’inconnu

Dès le début de « Prendre corps », on prend son départ du binaire de la nature, de la nature naturalisée : « Je te flore / tu me faune » (289). Où l’animalité de la/du « faune » prend à rebrousse poil le récit originaire : « florer », antonyme de déflorer, fait de la virginité un à venir dans la relation amoureuse, comme l’animalisation est une contre-chute, une remontée amorale. Puis on glisse sur le corps : « Je te peau », et du corps vers l’habitation « Je te porte », qui devient ambigu à la lecture de la ligne suivante : « et te fenêtre ». Cette ambiguïté est une des valeurs importantes du poème, qui remet en cause, au fil de la lecture, ce qui vient d’être lu, alors qu’aussitôt créée l’ambiguïté est levée, parce qu’on fait retour sur le sens tout en continuant, sans effacer la première lecture. C’est tout le sens du sens que porte le poème : jamais construit mot à mot, mais toujours, à chaque mot, le poème tout entier. Le sens comme une activité absolument incessante, de manière évidente dans le poème, mais partout toujours dans tout le langage. Ici, lire est déjà un relire. Dès lors, que l’habitation soit évoquée seulement par ce qui l’ouvre fait sens aussi : nous l’avons vu, « je te porte / et te fenêtre ». A cette ouverture répond un parcours dans le corps, de la surface : « Je te peau », au plus intérieur « tu m’os ». Puis un nouveau glissement phonétique ouvre au cosmique : « tu m’océan / tu m’audace / tu me météorite ». Où l’audace fait charnière entre deux cosmicités. Horizontalité et verticalité ensemble chamboulées. D’ailleurs, qui, devenu « océan », ne se sentirait de l’audace ; ou plutôt, devenir l’audace elle-même ? Plus qu’un motif, une énergie érotico-cosmique.
Le travail de la passion dans le poème nous met en plein dans le langage. En plein dedans. Pas dans la marge. Pas dans la rassurante anormalité. Non, infiniment en plein dedans. Dans « l’hermétiquement ouvert » que dit ce qui ne peut avoir de fin dans le poème, ce qui, par le poème, ne peut avoir de fin, même si ce sont les deux dernières lignes du poème :

je t’écris

tu me penses (298)

C’est dit à la fin. Mais ça a lieu partout. C’est une genèse qui n’arrête pas de commencer.
Ainsi, « Prendre corps » n’est qu’un début. L’infinitif du titre dit un infini, toujours ouvert par le présent d’un faire, le présent de « je t’écris / tu me penses », par lequel il n’y a que du sujet.

C’est une éthique, car par l’érotisation généralisée du langage, la relation amoureuse devient non pas l’exception, mais le maximum du tout-relation que nous sommes, dont nous sommes faits. Alors, avec Ghérasim Luca, nous ne bégayons plus, nous ne nous répétons plus, car nous sommes ce qui nous arrive, ce qui n’arrête pas de commencer. Et nous-mêmes nous sommes, je termine là-dessus car c’est par là que j’ai commencé, nous mêmes, comme le rêve dans la grève, comme la grève générale que le rêve mobilise contre les axiomes qui voudraient nous définirent, nous finirent dès avant notre début, nous sommes à jamais, pour toujours, en amour et dans le langage, des débutants. « Sans fin / ni commencement », en train de nous devenir.

http://fofana.free.fr/luca/frameset.htm

Lecture(s) de Bouche(s) : un récital poétique 6 au 12 février 2009

Lecture(s) de Bouche(s) : un récital poétique.

http://fofana.free.fr/luca/recitalpoetiquefr.htm

« En tant que mot lancé dans l'espace, je ne sens pas le besoin de le décrypter et de le justifier même si je peux jeter des lumières sur son apparition. La façon dont je vois et je sens que si je parle de ce poème, je l'appauvris. Pour moi c'est une tentative de prononcer un mot et si on prononce un mot avec son corps, si on prononce viscéralement au lieu de le prononcer uniquement au bout des lèvres dans une fonction du mot, dans une phrase en fin où il a une fonction subalterne finalement parce qu'il est là pour servir à formuler une pensée, une idée. Or ce mot est lissé dans son existence matérielle et le passage d'une syllabe à l'autre ouvre des labyrinthes enfin, je suis persuadé que si on prononce vraiment un mot, on dit le monde, on dit tous les mots. Si on essaye de faire corps avec le mot alors on fait corps avec le monde et on sert tout son pouvoir d'explosion et le mot est une vibration solidifiée finalement, il est dans un état d'esclavage par définition parce qu'il est cristallisé dans un concept. Mais si on le sort de sa forme et de sa condition de mot, sa condition limitée à ce qu'il est enfin, le mot est comme un être, enfin, qui est enfermé dans sa condition humaine et qui est ce qu'il est. » Ghérasim Luca, 1977.

1. RECITAL POETIQUE PAR NATHALIE NAMBOT

Nathalie Nambot, actrice, lit les des poèmes de Ghérasim Luca.

Le travail d'enregistrements d'autres poèmes vient s'inscrire dans le temps de la vidéo-performance, créant ainsi une tension entre les translations visuelles et la présence de l'actrice.

Les textes lus sont tirés de La Proie s'ombre, Héros limite, Le Chant de la Carpe, Paralipomènes.
Les éditions José Corti autorisent l’utilisation des poèmes de Ghérasim Luca.

2. TRAVAIL SUR LES LECTURES ENREGISTREES dans le cadre de la résidence de création à l'Espace Khiasma.

En 2007-2008, Patrick Fontana ouvre deux nouveaux ateliers en direction de personnes en insertion, l’un à l’association Emmaüs (atelier de base Paris 11ème) et l’autre avec l’association Mosaïques à Romainville (93) pour Lecture(s) de bouche(s).

Dans les deux cas, les participants sont des migrants inscrits dans des ateliers d’apprentissage du « Français Langue Etrangère » (FLE.)

Enregistrements mai 2008 avec les stagiaires de l'atelier formation de base d'Emmaus dans le 11e arrondissement de Paris.

Enregistrements février 2008 à l'espace Khiasma, les Lilas avec les stagiaires de Mosaïques (Romainville).

En travaillant avec ce public spécifique, à raison d’une fois par semaine, Fontana tente de donner une résonance à la poésie singulière de Ghérasim Luca, auteur lui-même immigré, qui tord et travaille la langue française pour y faire naître des sonorités et des rythmes inattendus et sensuels. Ces ateliers s’inscrivent dans la durée et traversent plusieurs genres littéraires – du roman contemporain en passent par la poésie. Ils composent la base de la découverte d’une littérature et d’une langue considérées comme érudites et peu accessibles pour le grand public.

Patrick Fontana développe des stratégies de pratiques et d’appropriations de cette langue étrangère. Il invite ici au plaisir simple de parvenir à à mettre en bouche les textes de Luca et à les accompagnés visuellement, par l’apprentissage et le jeu. Comme pour les images de cette œuvre, c’est un mouvement double qui opère dans la lecture, celui de projection (vers l’autre) et celui de la réflexion, comme manière d’apprendre, au travers d’une aventure de la langue, à écouter sa propre musique.

Les textes lus puis, dans un second temps, enregistrés trouvent cependant leur aboutissement réel dans la mise en espace de la performance dont ils composent l’une des voix.

Petit dispositif où des éléments hétérogènes viennent s’agencer :

A Emmaus comme à Mosaïques, les personnes viennent d’Ouzbekistan, de Chine, du Sri lanka, de Serbie, d’Inde, de Russie, d’Egypte, d’Ukhraine, du Maghreb, du Mali… Cet acte qui est très social, je ne sais pas lire, je ne comprends pas, est aussi un acte cognitif très particulier. Mais dans la lecture il y a encore un rapport d’abord esthétique du côté des phonèmes, un travail sensible sur la matière. Alors tout le monde s’y retrouve.
C’est un petit dispositif où des éléments hétérogènes viennent s’agencer : l’action du corps, la voix, les sens, le signifiant souvent penché sur des textes poétiques.
L’adresse, faire travailler ensemble, c’est quelque chose de très collectif, très musical, cette contrainte à être en interaction.
Un rituel se met en place.
Il y a un temps un peu suspendu. C’est une gageure que des gens qui ont autant de difficultés puissent sortir de tout ça pour se pencher sur dix lignes de Ghérasim Luca et sur d’autres auteurs comme Beckett, Prévert, Duras, Elio Vittorini, Cesare Pavese, Rosa Luxembourg… C’est une affaire.
Je commence l’atelier par une série de lectures. Elles sont travaillées à partir de l’apparition des mots. Les mots comme des sculptures qu’on doit façonner avec la bouche. Modeler c’est très important, ça créée de l’énergie pou la lecture. Décortiquer toutes les sonorités, jouer avec. Un travail (très joyeux) sur « comment les sons sortent » mais aussi « comment on peut les recevoir ».
Des lectures à voix haute impliquent quelqu’un qui écoute. Double travail donc, de lecture et d’écoute.
J’essaye de réveiller des micro-désirs. De ne plus se parler à soi mais à l’autre.
Par exemple, les poèmes de Ghérasim Luca sont composés en polyphonie. Chaque stagiaire a sa partition. Le découpage se fait au jour le jour en fonction de la présence toujours fragile de chaque personne, en fonction de la musicalité de chaque voix, des difficultés de lecture de chacun, de l’énergie collective sur le moment.
A partir de là se met en place un nouveau niveau de lecture.
Je fais attention à répéter le dispositif puis à le déplacer encore.
Puis les lectures sont enregistrées.
Un nouveau rapport se créée avec la voix. On réécoute, -c’est toujours très difficile de s’entendre, presque douloureux pour certains- on pointe les difficultés, les rythmes apparaissent, les sonorités se dévoilent. La lecture révèle la tension, l’appréhension.

L'AMOUR NOIR, EMISSION POUR LA RADIO, FRANCE CULTURE.

Patrick Fontana a produit une émission de 50 minutes en 2008, l'Amour noir, un montage de poèmes de Ghérasim Luca pour France Culture. Les stagiaires de l'Atelier de base d'Emmaus ont participé aux enregistrements en juin.
Diffusion le 30 août 2008, 22h dans le cadre perspective contemporaine sur France Culture.

Ghérasim Luca disait que si on prononce vraiment un mot, on dit le monde, on dit tous les mots. Si on essaye de faire corps avec le mot alors on fait corps avec le monde.
A travers un choix de textes et poèmes tirés de Théâtre de Bouche, Paralipomènes, Héros-limite, Levée d'écrou et la Mort morte, c'est bien des mots qu'il s'agit d'arracher aux bouches, de tenter de nous donner une nouvelle fois toute la contemporanéité de la poésie de Ghérasim Luca.
C'est l'irruption d'une double rencontre qui constitue le cœur de l'Amour noir : celle de Patrick Fontana avec un groupe de personnes suivant son atelier de lectures enregistrées à l'atelier formation de base d'Emmaus à Paris et celle de la réalisatrice Marguerite Gateau avec ces personnes qui entrent par effraction dans les poèmes.
Il n'y a de poème que si l'on ne sait pas, par avance, ce que le poème nous fait, fait de nous, sujet de l'écriture ou sujet de la lecture, ce qu'il nous fait devenir. Il n'y a de poème que s'il y a une invention d'inconnu. Philippe Païni. Avec Ghérasim Luca,pour une érotisation généralisée du langage.

AVEC GHERASIM LUCA, POUR UNE EROTISATION GENERALISEE DU LANGAGE

de PHILIPPE PAINI

Philippe Païni a donné une conférence sur Ghérasim Luca à l'Espace Khiasma en avril 2008 dans le cadre de la présentation/étape 4 de Lecture(s) de bouche(s).

lien vers le texte de la conférence de Phiippe Païni

Philippe PAÏNI est né en 1974. Il vit et travaille à Marseille. Il a participé aux ouvrages suivants : Le Rythme dans la poésie et les arts (Honoré Champion), Ghérasim Luca à gorge dénouée (Revue Triage, Tarabuste),Avec Bernard Noël toute rencontre est l’énigme (Rumeur des Ages). Des poèmes ont paru dans la revue Sezim. Un livre de poèmes, La somme du feu, a paru en 2007 aux Editions de L’Atelier du Grand Tétras. Il anime, avec Serge Martin et Laurent Mourey, la revue Résonance générale, cahiers pour la poétique, qui travaille ensemble écriture du poème et théorie.

Violaine Schwartz, Dominique Pifarély et Ghérasim Luca


Violaine Schwartz et Dominique Pifarély continuent d’explorer les rapports textes / musique et ouvrent leur chant, voix et violon, à l’œuvre de Ghérasim Luca. Ce sera le dimanche 19 février, à l’atelier du Plateau à Paris, à 17h. Avec Dominique Pifarély, violon, et Violaine Schwartz, comédienne. Atelier du Plateau : 5 rue du Plateau, Paris 19ème, tél 01 42 41 28 22.

Pour savourer quelques extraits, sur le site de Dominique Pifarély.

Et pour poursuivre la balade en présence de Ghérasim Luca sur le Web : Ghérasim Luca sur le site des Editions José Corti, évidemment.

On pourra écouter des extraits sonores en ligne sur le site Hache, site dédié à GhérasimLuca. Le Quart d’heure de culture métaphysique et Passionnément.

Ecouter encore Ghérasim Luca sur le site Ubu, mais aussi, lire Deleuze, du style et du bégaiement sur remue.net.

Incontournable, l’essai d’André Velter, Ghérasim Luca - Passio passionnément, jean-Michel Place, 2001.

Présence, encore, grâce à l’hommage de Zéno Bianu sur remue.net.

Ghérasim Luca sur Poezibao.

A signaler enfin, parmi les nouveautés qu’on se procurera chez son libraire préféré : Trente pages d’inédits de Ghérasim Luca dans le n° 7 de la revue Fusées, et Le numéro 17 de la belle revue Triages, éditée par Tarabuste, qui consacre un dossier à Ghérasim Luca, sous la direction de Nicoleta Manucu et de Serge Martin,

et pour ne pas en finir, une mise en écran du poème La fin du monde.

Sereine Berlottier - 29 janvier 2006

à l'adresse: http://remue.net/spip.php?article1306

Université de Cergy-Pontoise le 12 février 2004

Jeudi 12 février 2004, Chênes 2, salle 217, Université de Cergy-Pontoise; RER : Cergy-Préfecture ou autoroute A15 sortie 9

Université de Cergy-Pontoise – Centre de recherche « Texte/Histoire »
Séminaire dirigée par Christiane Chaulet-Achour : « La Violence II : États et effets » (séance du 12 février: 16 heures-18heures 30)


Nicoleta Manucu (école doctorale)
Serge Martin (IUFM de Versailles, Centre de Cergy)


Ghérasim Luca
La force amoureuse des poèmes contre la violence des instrumentalismes langagiers


L’exposé montrera un itinéraire d’écriture qui trace « la voix silanxieuse » et néanmoins non dépourvue de « violence » discursive (bégaiement, tournoiement, emportement, etc.) d’un poète d’origine roumaine écrivant l’essentiel de son œuvre en français avant de se suicider dans la Seine (1913-1994). Le fascisme roumain, l’extermination des juifs d’Europe puis le totalitarisme de Ceaucescu, mais également la condition faite à l’exilé en France, autant de violences avec lesquelles l’écriture doit faire tout contre dans et par le langage.
Luca semble avoir trouvé sa voix dans le chaos du monde en inventant des formes de langage et de vie qui font face, du cœur même de l’activité langagière du poème, à toutes les violences. Nous nous proposons de chercher le spécificités de cette voix « violente » des poèmes de Luca.
S’il y a toujours « la guerre dans le langage » (Mandelstam), elle implique toutefois de dissocier les violences. La violence de Luca ne consiste pas à « maltraiter la langue française » ou à « représenter presque uniquement la violence » ainsi que la doxa critique caractérise presque toujours tout poète « d’avant-garde ». Ni psychopathe dangereux, ni manipulateur mensonger, un poète comme Luca dérange surtout parce qu’il engage une critique de la violence dans et par le langage, donc une critique de la relation (les « origines », les « appartenances »…) et en particulier de la relation amoureuse.
Il s’agit donc pour nous de bien dissocier la force critique amoureuse des poèmes et la violence aveugle des instrumentalismes langagiers. Bref, il s’agit aussi d’offrir un aperçu sur l’histoire langagière du terrible XXe siècle : les poèmes d'amour seraient " politiques " !

Nicoleta Manucu est doctorante à l’UCP (thèse en cours sous la direction de Emmanuel Fraisse : « Avant-gardes littéraires et artistiques : aspects de la modernité dans les relations franco-roumaines ») et a publié des articles en roumain (iconologie et littérature).


Serge Martin enseigne à l’IUFM de Versailles (centre de Cergy). Il a soutenu sa thèse à l’UCP (« Langage et relation. Anthropologie du sujet amoureux et poésie contemporaine »). Il a publié ouvrages et articles en poétique et en didactique de la littérature. A paraître en avril :
L’Amour en fragments. Critique de la relation poétique (Artois Presses Université) préfacé par Daniel Delas. Il est écrivain sous le nom de Serge Ritman.


Responsable : Centre de recherche "Texte/Histoire"

Adresse : Université de Cergy-Pontoise Département de Lettres modernes 95011 Cergy cedex

Université de Cergy-Pontoise le 10 décembre 2004

Vendredi 10 décembre 2004, Cergy

Université de Cergy-Pontoise
Département de Lettres modernes, UFR de Lettres et Sciences humaines
Centre de recherche « Texte/Histoire »
Vendredi 10 décembre 2004 (9h 30 17h 30)

Journée d'étude : « Ghérasim Luca à gorge dénouée »

sous la présidence de
Christiane Chaulet-Achour, directrice du CRTH

Il s'agira de faire le point sur les éditions et les études concernant l'oeuvre maintenant (re)connue de Ghérasim Luca (1913-1994) après l'importante monographie de Dominique Carlat (José Corti, 1998) et la publication du volume de poèmes en Poésie-Gallimard (2001) ; (re)connaissance qui doit beaucoup au travail exceptionnel des éditions Corti aidées par Nadèjda et Thierry Garrel (entre autres le double CD, 2001). Cette journée d'étude montrera ainsi la multiplicité interne du continu rythmique et éthique de l'oeuvre de Luca dont la force intempestive ne cesse d'entraîner chacun de ses lecteurs dans l'invention solitaire peut-être mais jamais solipsiste de sa propre lecture autant que de sa vie : ce qui n'est pas sans conséquences sur ce qu'on appelle « la poésie contemporaine ».

9h 30 : Daniel Delas (CRTH) : « Luca ou l'étrange légèreté de l'étranger »
10h 00 : Marie Cosnefroy-Dollé : « Ghérasim Luca : le pied de la lettre »
10h 30 : Julian Toma (Nice) : « Luca d'une langue à l'autre »
Pause
11h 15 : Zeno Bianu (Paris) : « Luca le souffle et le sens »
11h 45 : Laurent Mourey (Strasbourg) : « Luca : la poétique contre la métaphysique »
12h 15 : Nicoletta Manucu (CRTH) : « Luca Dada »
Buffet
14h 00 : Patrick Quillier (Nice) : « Ghérasim Luca entre contrepoint et ostinato »
14h 30 : Cendrine Varet (CRTH) : « La performance Luca »
15h 00 : Philippe Païni (Marseille) : « Prendre corps avec Ghérasim Luca »
Pause
15h 45 : Elke de Rijcke (Anvers) : « Les expériences troubles de Luca »
16h 15 : Serge Martin (CRTH) : « La voix silanxieuse amoureuse de Luca »
16h 45 : Discussion générale

Programme détaillé auprès de Serge Martin (contact : sergemartin@cegetel.net ou 01 30 38 67 70)
Université de Cergy-Pontoise Les Chênes 2 salle 217 (2e étage)
33, Boulevard du Port 95011 Cergy-Pontoise cedex ligne A3 du RER ou SNCF Saint-Lazare
(station : Cergy-Préfecture ; l'Université est à 5 mn à pieds)
Tél. : 0134 25 64 24 - Christiane.Achour@lsh.u-cergy.fr


Responsable : Serge Martin

Adresse : Centre de recherche Texte/Histoire Université de Cergy-Pontoise 95011 Cergy Cedex

8 novembre 2008 à Bordeux

Micheline Catti et Me Rochetto, commissaire de l'exposition pour la Médiathèque Mériadeck de la ville de Bordeaux.
No Man’s Langue
Prendre corps avec Ghérasim Luca


Samedi 8 novembre


No man’s langue propose un éclairage pluriel sur l’oeuvre du poète apatrideGhérasim
Luca
à travers une création théâtrale, une exposition, une conférence-performance et une
projection.

«Entendre, voir, lire Ghérasim Luca, c’était redécouvrir le pouvoir primordial de la poésie, sa puissance oraculaire et sa vertu de subversion», écrivait André Velter après la disparition du poète en février 1994. Son oeuvre intempestive traverse le dadaïsme, le surréalisme, la poésie sonore et fait entendre une résonance d’être unique.

Comment s’en sortir sans sortir
Récital télévisuel de Ghérasim Luca, réalisé par Raoul Sangla
8 novembre – 16h


S'asseoir sans chaise

le poème-relation dans tous ses états avec Ghérasim Luca
Conférence-performance de Serge Martin.
8 novembre – 17h


OEuvres plastiques de Ghérasim Luca

8 novembre – 29 novembre
Vernissage 8 novembre – 18h


No man’s langue

Création théâtrale de la Compagnie des Limbes
21 novembre – 21h


Coproduction novart, Compagnie des Limbes, Bibliothèque municipale de Bordeaux

Avec l’aimable autorisation de Micheline Catti et des éditions José Corti


Bibliothèque Mériadeck

85 cours du Maréchal Juin

33000 Bordeaux

Renseignements :

05 56 10 30 00/02

www.bordeaux.fr

10 mars 2010: cinéma du réel reçoit Ghérasim Luca

Ghérasim Luca, Comment s’en sortir sans sortir

Récital télévisuel de Ghérasim Luca réalisé par Raoul Sangla
Caméra : Michel Zarebsi
Lumière : André Diot
Son : François Bonfanti
Production : CDN Productions, La Sept, FR3
1988, vidéo noir et blanc, 55 min

Ghérasim Luca dit huit poèmes : "Ma déraison d’être", "Auto-détermination" et "Héros-limite" (du recueil Héros-limite), "Le Tangage de ma langue", "Quart d’heure de culture métaphysique", "Le Verbe", "Passionnément" (du recueil Le Chant de la Carpe), "Prendre corps" (du recueil Paralipomènes).

Autour de la projection, François Tanguy, Laurence Chable et Mady Tanguy (Théatre du Radeau) lisent quelques textes de Ghérasim Luca.

Le film de Raoul Sangla est édité en Dvd par José Corti et Héros-Limite, accompagné du livret des poèmes récités. Les oeuvres de Ghérasim Luca sont éditées par José Corti.

Soirée organisée avec l’aimable autorisation et le concours de Mme Micheline Catti Luca, de M. José Corti, de M. Thierry Garrel et du Théâtre du Radeau.

Lundi 10 mars 20h30, Petite Salle du Centre Georges Pompidou
Entrée libre

Les récitals de Ghérasim Luca

(les années avant d'indiquer les dates précises et de documenter chaque récital)
1962: Paris, American Center (261, bd. Raspail, Paris, 14e)
le samedi 3 décembre dans le cadre du festival "Festum Fluxorum, Poésie, musique et antimusique événementielle et concrète" (dir. musicale: Keith Humble). Il s'agit du 7e et dernier concert du festival intitulé "poésie ouverte". Luca y a lu le "quart d'heure de culture métaphysique" après Robert Filliou, Brion Gysin et Jean-Clarence Lambert.
1967 : Stockholm, Moderna Museet
1968 : Vaduz, Aula der Volksschule
1969 : Paris, Musée Art Moderne
1970 : Paris, Atelier de Création Radiophonique
1971 : Paris, Galerie Albertus Magnus
1973 : Stockholm, Franska Institut
1975 : Paris, Musée d’Art Moderne
1977 : Sceaux, centre Gémeaux
1977 : Paris, La Hune
1981 : Paris, Centre Georges Pompidou
1984 : New York, Museum of Modern Art
1984 : San Francisco, International Festival of Language and Performance
1985 : Oslo, 1er Festival International de Poésie
1986 : Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne
1986/1987 : Paris, France Culture
1988 : Genève
1989 : Nancy
1991 : Paris, Centre Georges Pompidou
1991 : Marseille, Le Refuge

L'émoi des mots, Le Monde, 7-12-2001


Valérie Cadet, "L'émoi des mots" dans Le Monde du 7 décembre 2001. Recension du Poésie/Gallimard, de Vampire passif (Corti) et de la monographie de André Velter.

"Incarnation de la langue"? on peut se demander si GL aurait accepté de porter la tunique du Christ: peut-être pour une messe noire ou blanche et encore, la messe n'aurait pas été dite comme elle l'est dès qu'on écrit quelques lignes sur l'oeuvre en croyant ainsi l'avoir saisi au vif pour mieux la croire morte...

Paul Celan et Ghérasim Luca par Patrick Kechichian

Patrick Kechichian, "Paul Celan et Ghérasim Luca" dans Le Monde Télévision, samedi 16 août 2003, p. 24.

Un commentaire à ce propos dans Serge Martin, « La relation contre la religion. Avec Paul Celan, Ghérasim Luca et Henri Meschonnic. Pour un humanisme radicalement historique » dans Faire part n° 22/23 (« Le poème Meschonnic »), mai 2008, p. 174-192. Voici le passage en question (il faut évidemment tenir compte du contexte) :

Un texte de Patrick Kéchichian, partant du « rapprochement opéré par André Velter[1] » entre Celan et Luca, commence paradoxalement par les dissocier : « leurs œuvres poétiques sont fondamentalement différentes, dans les moyens comme dans les fins » ; pour finalement les associer par « la frappante com munauté de destin […] et cette ligne de fracture qui les a déchiré l’un et l’autre », laquelle est, nous allons vite le deviner, « la barbarie nazie », c’est-à-dire la destruction des juifs d’Europe par les nazis de 1933 à 1945, que Kéchichian euphémise étonnamment dans cet article du Monde… Bref, la réunion se fait sous les auspices biographiques : « juif et roumain » pour le premier puis « juif de Roumanie » pour le second, tous deux suicidés « dans la Seine » ; et la dissociation se fait et dans la langue et dans le style (pour conserver les dichotomies chères à la critique traditionnelle) : choix de l’allemand pour l’un, du français pour l’autre ; pour Celan, « son œuvre n’est pas d’un accès facile. Elle ne peut pas, ne doit pas l’être », donc sacralisation par le haut ; pour Luca, une œuvre « écrite et orale, destinée naturellement à la voix et au cri », quasi primitive puisqu’elle « ressemble à une grimace », « savante et sauvage, farouche », donc sacralisation par le bas : double sacralisation qui confirme la situation schizophrénique faite par la critique[2] à la poésie prise entre tradition et avant-garde, formalisme et lyrisme, hermétisme et transparence dont la version contemporaine serait le pragmatisme des performances. Quand la poésie de Celan « repense » la langue (« l’idiome »), la « déchire pour la remodeler », celle de Luca est comparée à une sculpture « dans la matière du langage ». S’aperçoit le déplacement de langue à langage, du noyau à son écorce, de l’essence aux débords (encore le dualisme…). S’impose alors l’évidence avec laquelle, réunis biographiquement (Velter ailleurs parle de « mettre côte à côte ou face-à-face les destins de Celan et de Luca[3] ») et séparés stylistiquement, on finit par les réunir subrepticement sous le sceau de leur commune violence : Celan « déchire » la langue allemande, « cette langue de la non-innocence » et voit ses « démons intérieurs » ne cesser de rugir, quand Luca « soumet » la langue française « à un traitement violent » dans « un esprit plus noir, sarcastique et nihiliste que Celan ». Bref, deux psychopathes violents en « poètes maudits »… Mais la violence n’est-elle pas celle que de tels commentaires viennent prolonger : celle que l’histoire et certains de ses protagonistes ont faite non seulement aux circonstances de deux vies mais aussi aux conditions de deux expériences uniques qu’on veut vite, trop vite annihiler en les embaumant (sacralisation, célébration) ou en les bafouant, avec de bons sentiments voire les meilleures intentions au demeurant… Il est toutefois inacceptable qu’on continue à dire que l’œuvre de Celan « ne peut pas, ne doit pas être d’un accès facile » comme il est insupportable qu’on traite Luca de nihiliste quand le premier n’est ni facile ni difficile, ni lisible ni illisible mais toujours à lire et surtout oblige toujours à nous demander d’inventer notre lecture de son œuvre, c’est-à-dire d’inventer nos vies contre tout ce qui nous empêche de vivre, et le second n’est ni comique ni tragique, ni poésie ni prose mais encore à écouter et surtout engage toujours à nous demander d’entendre ce que nous n’entendons pas, c’est-à-dire d’entendre ce qui nous traverse, nous relie contre tout ce qui nous sépare, nous isole : à lire et à écouter l’une et l’autre œuvre, leurs poèmes dans ce qu’ils ont de plus vivant, dans ce qu’il font de plus vivant en nous, par ce qu’ils nous font plus humains, ici-maintenant à chaque fois encore encore. Alors oui, je reprendrai la formule de Velter en lui retirant toute son esthétisation : « on dirait des transes ciselées dont l’élément moteur serait une inextinguible jubilation » (p. 30-31). Jubilation « inextinguible », c’est-à-dire jubilation impossible à éteindre même avec toute l’eau de la biographie du poète forcément maudit, toute la soupe de la critique du poète inévitablement violent[4].



[1]. P. Kechichian, Le Monde télévision, 16 août 2003.

[2]. L’ouvrage de référence de cette critique serait-il celui de J.-Cl. Pinson, Habiter en poète. Essai sur la poésie contemporaine, Seyssel, Champ Vallon, 1991 ?

[3]. A. Velter, Ghérassim Luca, Jean-Michel Place, 2001.

[4]. Cette réflexion vient après l’important travail de Henri Meschonnic qui n’a cessé de dénoncer « l’effet Celan » enchaîné à l’effet Hölderlin et à l’effet Heidegger dont on sait l’importance en France ; voir, entre autres, H. Meschonnic La Rime et la vie (1989), « folio/essais », Gallimard, 2006, p. 201 et suivantes.

Inventor of Love and others Writings

Une bonne nouvelle: L'inventeur de l'amour vient d'être traduit en anglais américain. Je reviendrai bientôt sur son traducteur Julian Semilian.

Avec Ghérasim Luca passionnément…




S. Martin (dir.), Avec Ghérasim Luca passionnément… (Actes de la journée d’étude « Ghérasim Luca à gorge dénouée », Université de Cergy-Pontoise, décembre 2004), Saint-Benoît-du-Sault : éditions Tarabuste, janvier 2006, 138 p.